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28 octobre 2019

Interview Philippe Mutricy. Directeur de l'évaluation, des études et de la prospective chez Bpifrance Directeur de Bpifrance Le Lab'

Propos recueillis par Jean-Yves Gilet. 

  • Pourquoi considérez-vous que les ETI sont au cœur de la croissance française ?

Les ETI, bien qu’en nombre relativement faible (5 800 au total), sont au cœur de l’économie française, et donc de la croissance. Les 5 600 ETI des secteurs non financiers emploient 3,3 millions de salariés en équivalent temps plein (ETP), soit 26 % de l’emploi salarié et réalisent 26 % de la valeur ajoutée de l’ensemble des entreprises.

Il s’agit de la catégorie d’entreprises qui crée le plus d’emplois :

  • Selon l’INSEE, entre 2009 et 2015, le solde net de leurs créations et suppressions d'emploi est positif de 337 500 postes, très loin devant les 96 400 des PME. Au cours de la même période, les microentreprises accusent un solde négatif de 98 000 unités et les grandes entreprises ont perdu, elles, 80 700 emplois ;
  • Selon l’Institut Montaigne et le METI, sur 187 200 emplois nets créés en 2016, 156 000 l’auraient été par des ETI.

Les ETI se distinguent des autres catégories d’entreprises entre autres par leur orientation vers l’industrie, en particulier l’industrie manufacturière :

  • 30 % des salariés des ETI travaillent dans l’industrie manufacturière (32 % dans l’industrie). Ils ne sont que 18 % dans les autres catégories d’entreprises à travailler dans ce secteur (21 % dans l’industrie).
  • Parmi les 2,7 millions de salariés (ETP) de l’industrie manufacturière, 37 % sont employés par des ETI, 27 % par des grandes entreprises, 27 % par des PME hors microentreprises et 9 % par des microentreprises.

Compte tenu de cette orientation industrielle, les ETI jouent un rôle essentiel dans le commerce extérieur, réalisant 1/3 du chiffre d’affaires à l’export des secteurs marchands non agricoles et non financiers. Elles se projettent également fortement à l’international par l’implantation de filières de production et de distribution à l’étranger. 

Elles se démarquent également par leurs capacités d’innovation. Selon l’enquête ETI 2019 de Bpifrance, 56 % des ETI sont innovantes, essentiellement pour avoir financé des frais de recherche et développement et/ou déposée des brevets / marques / dessins / modèle. Une large majorité (85 %) des ETI industrielles innovent.

Enfin, les ETI se distinguent par un ancrage local fort et dynamisent l’activité dans les régions. 78 % des sites de production des ETI se situent en dehors de l’Ile-de-France. 2/3 des ETI sont des entreprises patrimoniales et 45 % familiales, ce qui participe à leur ancrage territorial.

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  • La population des ETI semble croître : comment l’interprétez-vous chez Bpifrance ?

Si l’on constate une hausse du nombre d’ETI d’après les statistiques de l’Insee (environ 5 800 en 2016 contre 4 500 en 2010), il ne faut pas surinterpréter cette tendance. En effet, il semble qu’il y ait eu au cours de la période des évolutions méthodologiques dans la catégorisation des entreprises (profilage des entreprises statistiques), ayant pu entrainer des reclassements entre catégories (par exemple, une grande entreprise a pu être reclassée au cours de la période en plusieurs ETI, ou inversement, plusieurs PME d’un même groupe ont pu être reclassées en une seule ETI).

En regardant de manière plus approfondie les données, on note que si le nombre d’ETI augmente, leur taille diminue (nombre de salariés, CA), venant conforter l’hypothèse d’un artefact statistique, de même que le fait qu’en parallèle, le nombre de PME (hors microentreprises) aurait baissé selon l’Insee.

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  • Quels sont les principaux défis des ETI (et leurs succès), par exemple mondialisation, financement, succession, actualisation technologique, innovation, … ? Quels sont les sujets, les préoccupations des ETI adressables par le Conseil ?

Les ETI sont confrontés à de nombreux défis, parmi lesquels :

  • Déficit de notoriété. Les ETI réussissent mais n’ont pas de reconnaissance. Elles sont moins célèbres que les grands groupes, moins en vogue que les start-ups et moins connues que les PME. Il faut redonner de la visibilité à cette catégorie d’entreprise ;
  • Enjeu de transmission. Le taux de transmission des entreprises (PME-ETI) est estimé à moins de 10 % en France contre 50 % en Allemagne et 70 % en Italie (étude Transregio, 2006).
  • Transformation digitale. Toutes les ETI n’ont pas entamé leur transformation digitale et celle-ci n’est pas toujours considérée comme une priorité stratégique pour l’entreprise ( infra).
  • Renforcement de la culture client. Seuls 12 % des dirigeants de PME-ETI partagent leur vision stratégique avec leurs clients (étude Bpifrance Le Lab – Avenir de l’industrie).
  • Développement de l’open-innovation, c’est-à-dire nouer des partenariats avec des partenaires externes dans le cadre de leur activité de recherche, développement et innovation (7 entreprises sur 10 n’y ont pas encore recours).
  • Attirer des talents et faire face à la pénurie de compétences : 90 % des ETI ont rencontré des difficultés de recrutement plus ou moins importantes et 43 % font face à d’importantes difficultés de recrutement (enquête ETI 2019) susceptibles de ralentir leur croissance.
  • Les dirigeants des ETI jugent l’écosystème français comme globalement défavorable à leur croissance par rapport à d’autres pays: fiscalité, coût du travail, complexité administrative, incohérence et insécurité réglementaire, manque de vision à long terme de la sphère politique et administrative (La Fabrique de l’Industrie, « Paroles d’ETI », 2015).

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  • On parle de transformation digitale ; où en est-on chez les ETI ? Industrie 4.0 / Industrie du Futur

Il n’existe pas de définition arrêtée de la transformation digitale. Elle est plus large que la digitalisation : elle comprend la transformation de l’expérience client, la collaboration avec son écosystème et l’optimisation du modèle opérationnel (de son organisation). Le facteur humain est important : le dirigeant doit être au cœur de la transformation digitale et associer ses équipes au projet afin de le mener à bien.

D’après le Baromètre de la croissance digitale 2019 publié par Acsel, 87% des ETI considèrent le digital comme un levier de croissance. 64 % des ETI sont engagées dans un processus de transformation digitale, en hausse de 8 points sur un an (contre 48 % des PME-ETI). Cette proportion monte à 81% selon une étude de KPMG (201 répondants). Les principaux freins à la transformation digitale mesurés également par Bpifrance le Lab et rencontrés par les dirigeants de PME-ETI (manque de temps, coût, complexité de mise en œuvre, manque de formation et de compétences en interne) restent importants mais s’affichent en baisse par rapport à 2017.

D’après une étude du Lab (Avenir de l’Industrie, 2018), le comparatif France / Europe laisse apparaître un retard significatif sur l’Allemagne dans l’adoption des progiciels de gestion et la digitalisation de la supply chain, mais aussi, en contrepoint, une avance dans le big data et le cloud computing. Globalement, la France est dans la moyenne de l’UE 28, mais pas à la pointe.

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  • Les ETI et le reste du monde, mondialisation/internationalisation, exportation, … Quelles sont les tendances ?

Les tensions protectionnistes qui pèsent sur le commerce mondial, le faible régime de l’activité économique de la zone euro (notamment en Allemagne) affectent l’activité des ETI, plus particulièrement celles qui sont le plus exposées : les fortement internationalisées et les industrielles.

Dans le détail, selon l’enquête ETI 2019, 62 % des très internationalisées (réalisant au moins 25 % de leur chiffre d’affaires à l’international) prévoient un développement de leur activité cette année et, à l’inverse, 9 % craignent un repli : à +53, le solde d’opinion perd 23 points en 1 an. Les ETI moyennement exportatrices (entre 5 % et 25 % de leur CA à l’international) voient leur indicateur d’activité reculer de 15 points (à +36). Ces évolutions expliquent également le moindre optimisme de l’Industrie dont le solde d’opinion perd 19 points.

Dans ce contexte international complexe, les prévisions à l’exportation se dégradent nettement. Toujours positif à +27, l’indicateur prévisionnel d’activité à l’exportation recule cependant de 13 points par rapport à celui de 2018. Il fléchit, en particulier, nettement chez les plus exposées à la conjoncture mondiale qui s’est dégradée ces derniers trimestres. Les ETI exportatrices anticipent une baisse de leur chiffre d’affaires en 2019 vers les pays de l’Union européenne (indicateur prévisionnel à +13, en recul de 5 points) et une stabilisation vers les autres (+16).

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  • On compare souvent les ETI françaises et le Mittelstand allemand, quelles convergences et différences ? Et les autres pays européens ?

Il existe tout d’abord une différence de définition.

Les ETI correspondent à une catégorie statistique, définie par la loi de modernisation de l’économie de 2008. Ce terme est relativement peu utilisé dans le langage courant.

Le Mittelstand allemand date du XVIIe siècle et désigne une catégorie plus culturelle que statistique. C’est un concept identitaire intégrant une triple dimension politique, économique et sociale. Il incarne l’intégration entre les différentes catégories d’entreprises. Stricto sensu, il regroupe un ensemble de PME et de petites ETI familiales, de classe supérieure, il englobe des entreprises familiales dont le CA est inférieur à 1 Md€.

Au-delà, le Mittelstand allemand se distingue de la population des ETI françaises par d’autres aspects. Les entreprises du Mittelstand sont quasi toutes familiales contre 45 % des ETI en France. La transmission familiale, qui permet d’avoir une stratégie de long terme, est considérée comme un atout en Allemagne, alors qu’elle n’est pas forcément privilégiée en France pour conserver l’indépendance de l’entreprise. 

Par ailleurs, les entreprises du Mittelstand ont été obligées de franchir leur territoire en raison du morcellement de leur pays jusque tard dans le XIXe siècle, ce qui peut expliquer leur appétence pour l’export et le commerce alors qu’en France il y a davantage une culture d’économie nationale.

En comparaison internationale, les ETI sont relativement moins nombreuses en France. On en compte 5 800 contre 8 000 en Italie, 10 000 au Royaume-Uni et environ 12 500 en Allemagne. Par rapport à l’Allemagne, si les ETI sont moins nombreuses, elles dégagent un chiffre d’affaires moyen supérieur et emploient en moyenne davantage. Ceci explique la volonté du gouvernement de faire grossir les PME pour augmenter le nombre d’ETI. Les accélérateurs de Bpifrance ont un rôle clé à jouer sur ce point.

En termes d’innovation, « La France apparaît souvent comme bien classée en matière d’innovation mais elle privilégie les innovations de rupture, alors que les allemands donnent une plus grande place à l’innovation incrémentale. » (Stéphan Guinchard, Les champions cachés du XXIe siècle).

En Allemagne, la responsabilité sociale liée à la propriété a une valeur constitutionnelle (article 14 de la loi fondamentale allemande « propriété oblige, son utilisation doit aussi servir le bien de tous »). Cette notion est plus tardive en France bien que les ETI soient très attachées à fidéliser leurs salariés.

Philippe Mutricy 
linkedin.com/in/philippe-mutricy-2b592b44

 

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